Episode 20 du roman-feuilleton Mes Voisins
J’avais rendez-vous chez Katia et Louna à 19 heures pour l’apéro. A 18 heures, je commençai à prendre ma douche. Il fallait me rappeler comment on devait se préparer pour une soirée célibataire. C’est dingue comme on oublie vite quand on est en couple. Ce soir, je n’avais pas particulièrement envie de rencontrer quelqu’un. Je voulais simplement plaire. Voir que je pouvais séduire les hommes juste en entrant dans une pièce.
Ces derniers temps, je m’étais laissé un peu aller. Je ne faisais plus de brushing, j’attachai simplement mes cheveux. Je m’habillai en jean/basket, tee-shirt, pull avec une doudoune,plus agréable qu’esthétique, quand il faisait froid. J’avais enfouis au fond d’un tiroir ma trousse de maquillage.
J’avais passé un bon moment de la matinée à lire Femmes actuelles pour me rappeler quelques astuces pour paraître radieuse. Je m’étais ensuite rendue au supermarché afin de m’acheter ce dont j’avais besoin. Mon compte en banque ne m’autorisait pas de folie en vrais produits cosmétiques.
C’était parti : sous la douche, un coup de rasage, gommage corps, gommage visage, masque, shampooing, masque pour les cheveux… je passai déjà une demi heure. En sortant de la douche, brushing, maquillage, j’enfile une vieille robe noire très habillée qui faisait encore son effet et des chaussures à talons noires (après les avoir nettoyées de la couche de poussière).
Je me regardai dans mon miroir et fus contente de n’avoir mangé qu’une soupe ce midi. En rentrant mon ventre, on ne voyait presque pas mes kilos en trop de ces derniers mois. J’étais fin prête (mais j’avais un quart d’heure de retard).
Je sonnai chez les colocs et j’entendis Louna crier :
- C’est ouvert !
J’entrais. Manifestement, les filles n’étaient pas prêtes non plus. Louna sortit de la salle de bain, encore des bigoudis dans les cheveux. Elle s’arrêta nette en me regardant.
- Je n’en crois pas mes yeux. C’est toi Audrey ?
Katia sortit à son tour de sa chambre. Elle se mit à siffler, comme les garçons font dans la rue quand ils croisent une fille canon.
- Et ben dis donc, tu avais bien caché ta beauté !! me complimenta Katia.
- Oh arrêtez, vous allez me faire rougir. J’ai ressortis quelques vieux trucs.
- Mais c’est génial, ça te change complètement.
J’étais très contente de l’effet que ça faisait aux filles. Ce soir, j’allai faire tourner des têtes. A ce moment, on sonna à la porte. C’était Mélanie. Elle arrivait avec une bouteille de champagne.
- Salut tout le monde. Magnifique Audrey, ça fait plaisir de te revoir comme ça.
- Merci Mel, toi aussi tu t’es mise sur ton 31.
On commença à boire le champagne quand on sonna à nouveau à la porte.
- Vous attendez encore du monde? demandais-je à Louna.
- Non, je ne vois pas qui ça peut être, me répondit-elle.
- Vous n’avez pas invité un stripteaseur? plaisantai-je.
Et ma déception fut plus qu’immense. C’était Elise !
- Salut les filles, j’ai appris que vous organisiez une soirée entre filles alors je m’invite.
Louna fit une tête de 10 mètres de long. Visiblement, personne ne l’avait invitée mais elle avait réussi à apprendre par je ne sais quel moyen notre sauterie. Et aucune ne trouva le courage de la rembarrer. Il fallait avouer que Elise était une pro de l’incruste et il était difficile de dire non.
- Alors les filles, quels sont les derniers potins? demanda Elise, toujours désireuse de nouveaux cancans.
- Hier, j’ai lu un article très intéressant dans Santé Magazine, répliqua Louna.
- Ah oui, de quoi parlait-il? demanda Élise, feignant être intéressée, bien que ce ne soit pas à cela qu’elle s’attendait.
- Il parait qu’après 70 ans, il faut se coucher tôt, ne pas boire d’alcool et ne pas fumer pour être en bonne santé.
- Et bien ma petite, moi je dis qu’à 70 ans si tu es encore sur terre, autant en profiter en se couchant à l’heure qu’on veut, boire et fumer.
Elles se regardèrent, prêtes à se sauter dessus. Je n’ai jamais su l’âge exact d’Elise, mais elle paraissait en pleine forme malgré ses « 70 ans passés » et je suis sûre qu’avec son sale caractère, ça ne la dérangerait pas de se battre. Pour calmer l’atmosphère, Katia changea de sujet :
- Qui est allée voir The reader au cinéma?
- Moi je suis allée le voir, j’ai adoré, répondit Mélanie.
- J’aurai bien aimé mais le cinéma est un peu trop bruyant, enchaîna Elise.
- Pourtant, vous aimez ça, écouter, coupa Louna.
- Qu’est ce que vous sous-entendez ma petite ?
- Vous avez parfaitement compris. Et ne m’appelez pas petite.
- Je vous appelle comme j’en ai envie et je vous rappelle que vous me devez le respect.
- Le respect, ça commence par se mêler de ses affaires plutôt que de colporter des histoires à tout le monde et le respect c’est de ne pas s’incruster à une soirée où on n’est pas invité !
Le ton avait monté. Elise se figea une seconde puis se mit à pleurer. Elle tomba dans mes bras. Je la soupçonnais de jouer un peu la comédie, voyant qu’elle perdrait son combat contre Louna. Je n’avais pas envie de passer une mauvaise soirée, comme elle semblait le devenir.
- Bon aller, ça suffit, on sort dans un bar, ça va nous changer les idées.
- Je ne veux pas de la vieille, me lança Louna.
- Ce n’est rien, je vais rentrer chez moi, répondit Elise.
Puis, se tournant vers Louna :
- Vous avez de la chance d’avoir 20 ans. Mais quand vous aurez mon âge, que vous serez à la retraite, avec un mari qui ne s’intéresse plus à vous et que vous vous ennuierez profondément seule chaque jour dans votre appartement, j’espère que vos voisines de 20 ans vous traiteront avec plus de respect que vous en avez eu pour moi aujourd’hui.
Et elle descendit à son appartement. Louna se sentit coupable tout d’un coup. Elle ne s’attendait pas à ce que Elise puisse avoir un cœur. Elise souffrait, mais on ne voyait qu’une commère un peu peste, on ne voyait pas ces tentatives désespérées pour changer son quotidien.
On descendit les escaliers sans parler, toutes en train de réfléchir à ce que venait de dire Elise. Une fois dans le hall d’entrée, on entendit Elise crier de son appartement. Un cri d’effroi.
J’entrai sans hésiter dans son appartement qu’elle n’avait pas fermé à clés.
- Elise, qu’est ce qui se passe ? lui demandais-je.
- Audrey, vite, cria-t-elle du séjour.
Je me guida jusque là et je la vit à genoux au milieu de la pièce. Joseph était allongé par terre devant elle. Il semblait s’être évanouit. Elise pleurait. Je m’approchai d’eux et pris le pouls de Joseph. Je sentais son coeur battre. Le mien s’accélérait.
- J’appelle le SAMU tout de suite, dis-je à Elise.
Les filles étaient rentrées à leur tour mais attendaient à l’entrée du séjour. Louna me lança son portable.
- Tiens appelle avec.
- Merci. Allo? Oui bonjour, je suis une infirmière, j’ai une personne âgée allongée devant moi, elle a perdu connaissance, mais j’ai senti son pouls et elle respire encore. Je vous donne l’adresse.
En attendant le SAMU, je mis Joseph en position latérale de sécurité, et nous essayâmes de le réveiller, sans résultat. Les minutes qui suivirent, nous parurent une éternité. Elise pleurait.
Le SAMU mit quelques minutes à arriver (l’hôpital se trouvait à un kilomètre, c’était là où je travaillais). Nous suivîmes jusqu’aux urgences afin d’épauler Élise avant de savoir ce qui c’était passé.


